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Le groupe Etat islamique (EI), qui a mis la main sur une grande partie de la production syrienne de coton, revendrait une partie de sa production à la Turquie, qui est le quatrième fournisseur de textile de la France.
Depuis que l’Etat islamique s’est emparé d’une grande partie des points de production de coton en Syrie, plusieurs médias – dont l’émission Capital sur M6 – se sont demandé si nous pouvions acheter, sans le savoir, des vêtements fabriqués à partir de coton «made in Daech».

À en croire l’Agence France Presse (AFP), le sujet serait même d’actualité dans les plus grandes maisons de luxe de Paris où l’on surveille de très près la provenance des tissus utilisés. «Vous imaginez! Se retrouver avec un coton fourni par Daech!» s’exclame une source chargée des approvisionnements pour les collections haute couture d’une enseigne prestigieuse.
Aujourd’hui, «les djihadistes contrôlent entre 75 et 80% de la production de coton dans les provinces de Raqqa, de Deir Ez-Zor et d’Hasakah», nous explique Jean-Charles Brisard, spécialiste du financement du terrorisme. La zone contrôlée par l’Etat islamique n’étant pas soumise à un embargo, le groupe terroriste vendait, jusqu’à récemment, du coton à son voisin turc, selon des cotonniers syriens interrogés par l’AFP. Mais depuis peu, la Turquie a officiellement stoppé les échanges commerciaux, pour des raisons inconnues – peut-être des pressions américaines -, suggèrent ces mêmes sources.

10.000 tonnes vendues via des réseaux de contre-bande

Un coup d’arrêt qui n’empêcherait pas Daech de poursuivre ses affaires. Désormais, le coton passerait en Turquie par le biais d’intermédiaires. «Sur une production de l’ordre de 100.000 tonnes par an, on estime qu’ils arrivent à en revendre 10.000 via des réseaux de contrebande», avance Jean-Charles Brisard. Comment expliquer qu’ils n’écoulent qu’une partie de leur production? «Il faut savoir qu’une balle de coton pèse 220 kg. On peut imaginer qu’il est difficile de faire passer en grande quantité ce genre de marchandises sans se faire repérer», suppose un négociant européen en coton, qui a souhaité garder l’anonymat.
Ce trafic n’en reste pas moins intéressant: «Ne passant pas par des voies commerciales officielles, ils doivent brader le coton entre 20 et 30%», suppose-t-il. Rien de tel pour attirer les clients turcs. D’ailleurs, un reportage de M6 diffusé en juin dernier montrait un tisseur satisfait de s’être procuré du coton syrien. «On s’en fiche de savoir d’où vient le coton. Le prix d’abord», affirmait-il, tout en dénonçant la pression des prix exercée par l’Europe.

Porter du «made in Daech»? Un risque «proche de zéro»

Dès lors, l’inquiétude est que des grossistes turcs utilisent du coton vendu à bas prix ou troqué par l’EI et qu’ils les exportent vers la France, sous forme de vêtements ou de tissus. En effet, la Turquie est le deuxième fournisseur de textile de l’Union européenne et le quatrième de l’Hexagone. La France importe chaque année l’équivalent d’un milliard d’euros de vêtements, toutes fibres confondues, depuis la Turquie, selon l’Union des industries textiles (UIT).
De fait, est-il concrètement possible de se retrouver à porter un tee-shirt «made in Daech»? Pour Emmanuelle Butaud-Stubbs, déléguée générale de l’Union des industries textiles (UIT), cette probabilité est «proche de zéro». Elle s’appuie pour cela sur différents chiffres émis par l’Icac, un organisme qui représente les pays producteurs et consommateurs de coton et dont la Syrie faisait partie jusqu’en 2013. «Il faut d’abord avoir en tête que la Syrie n’est plus le gros producteur qu’elle était». Le conflit a en effet provoqué l’effondrement de la production: alors que le pays produisait 200.000 tonnes de coton en 2011, il n’en produit plus que 70.000 en 2014 et seules 3000 tonnes étaient officiellement exportées l’année dernière. «Ce qui n’est rien comparé aux besoins de la Turquie qui en brasse 1,4 millions de tonnes par an, insiste-t-elle. Et même si Daech arrivait à écouler ses 70.000 tonnes, cela ne représenterait que 5% du coton utilisé par la Turquie. C’est dérisoire».

Le problème de la traçabilité des vêtements

De même, Jean-Charles Brisard pense que «le risque reste vraisemblablement infime». De quoi alimenter les caisses de l’Etat islamique? «À la marge, tempère le spécialiste. Au maximum, la vente de coton doit représenter 10 millions de dollars par an. C’est moins de 1% des recettes de l’Etat islamique, assure-t-il. Mais cela montre à quel point ils sont capables de diversifier leurs sources de financement». Outre le pétrole et le phosphate, il rappelle que le groupe terroriste exploite, entre autres, du blé, de l’orge et détient même «99% de la production d’olives». Au final, l’agriculture rapporterait 180 millions d’euros au groupe terroriste, dont la fortune globale tournerait autour des 2 milliards d’euros.
Si la probabilité de porter du «made in Daech» semble très faible, il est toutefois difficile pour le consommateur de s’en assurer. La traçabilité des habits et du textile, de manière plus générale, reste totalement opaque. «Made in Bangladesh», «made in Pakistan»… L’étiquetage du pays d’origine, qui n’est pas obligatoire, n’indique que le pays de confection. Ainsi, impossible pour le consommateur de savoir si le coton de sa chemise a été cueilli en Syrie, filé en Egype, tissé en Turquie, confectionné en Italie et distribué en France. Autre inconnue: rien ne permet de savoir si le coton a été mélangé à un autre coton, issu d’un autre pays.
Source : Figaro