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L’organisation jihadiste est financée en partie par le trafic de l’or noir. Un business apparu durant la guerre du Golfe et qui s’est pérennisé. Les explications de Xavier Houzel, spécialiste du négoce international de produits pétroliers.

Que faire contre l’avancée de l’organisation Etat islamique ? Frappes aériennes ? Combats au sol ? Voilà pour l’aspect militaire du conflit. Mais dans le même temps, au vu et au su de tout le monde, chaque jour, les jihadistes engrangent les bénéfices d’un gigantesque trafic pétrolier. Ils contrôlent en effet une douzaine de champs pétrolifères en Irak et en Syrie, rappelle Radio Canada.

Comment se déroule ce business clandestin ? Francetv info a interrogé Xavier Houzel, spécialiste du négoce international de produits pétroliers, qui a travaillé dans tous les pays de la zone et connaît les raffineries occupées par l’Etat islamique autoproclamé.

Francetv info : Il est aujourd’hui acquis que l’Etat islamique tire des ressources importantes du trafic de pétrole. Comment ce business fonctionne-t-il ?

Xavier Houzel : Pétrole et argent sont une seule et même chose. L’un entraîne l’autre. Au Proche-Orient, qui regorge de ressources pétrolières, la plupart des guerres ont été et sont financées par le pétrole. Si quelqu’un envisage de déclencher un conflit, deux possibilités s’offrent à lui : soit il s’appuie sur un pays producteur de pétrole, soit il conquiert le territoire où se trouvent les ressources en or noir. De la guerre Iran-Irak à l’organisation Etat islamique, on ne peut que constater la triste répétition de ces principes basiques.

L’EI n’a donc rien inventé ?

Effectivement. Le trafic sur lequel reposent les ressources des jihadistes a pour origine les années 1990, l’époque de la première guerre du Golfe. Un embargo sur le pétrole irakien avait été décrété le 6 août 1990 par l’ONU. Puis le Conseil de sécurité a mis en place, en 1991, une interdiction de survol de l’Irak (dite « no fly zone ») pour protéger les Kurdes au Nord et les chiites au Sud.

Or il fallait bien que le pays s’approvisionne d’une façon ou d’une autre. Des norias de camions ont donc commencé à apparaître pour transporter toutes sortes de marchandises jusqu’en Turquie, et même en Bulgarie. Des allers-retours sur des milliers de kilomètres, en boucle, pour livrer du pétrole de la raffinerie de Baïji, au nord de l’Irak, actuellement aux mains des jihadistes, jusqu’au port jordanien d’Aqaba, par exemple. Plusieurs chauffeurs se relaient le long du trajet. On peut estimer le nombre de ces camions à environ 10 000.

Il s’agit soit de camions-citernes, soit d’engins qui sont équipés de réservoirs cachés contenant entre 1 000 et 1 500 litres de carburant. Tous transportent du brut ou du straight run, c’est-à-dire un pétrole qui n’est que semi-raffiné.

Qui achète cette marchandise ?

Des traders locaux ou internationaux. Il n’est pas rare de voir les grands acheter aux tout petits. Des barges de 5 000 à 10 000 tonnes chargent le fuel et prennent la direction de Bassorah ou du port pétrolier de Fao, dans le sud de l’Irak. A bord de plus gros bateaux, le brut gagne ensuite Dubaï. Une autre partie des produits passe par camion à travers le Kurdistan irakien en direction de la Turquie. Depuis le début de la guerre du Golfe, ce pays bénéficie de cet approvisionnement à bon compte. Entre 50 000 et 100 000 barils de ce pétrole alimentent chaque jour les raffineries turques. Des pipe-lines ont été construits et agrandis. Ils vont eux aussi jusqu’en Turquie, précisément jusqu’à Alexandrette, sur les rives de la Méditerranée. Mais ils sont souvent sabotés, ce qui fait bien sûr le bonheur des camionneurs.

Qui sont ces camionneurs ?

Ils se sont organisés en véritable mafia. Ils payent tout le monde, gardes-frontières ou chefs de tribus. Mais l’opération reste pour eux rentable. Les propriétaires des camions sont des commerçants ou même des syndicats qui investissent et se partagent un camion à hauteur de tranches de 20% par exemple. Tous ces camions sont bien sûr immatriculés. Il est impossible de barrer les routes qui traversent les frontières. Quand on a tenté de le faire, de nuit, par groupes de 200 à 300 véhicules, les camions ont contourné les obstacles.

Il faut dire que le sol est souvent rocailleux et permet de sortir des pistes sans trop de difficulté. En revanche, comme on connaît les titulaires des cartes grises, on pourrait leur dire que leur activité est interdite et qu’ils risquent de gros ennuis s’ils continuent leur trafic. On ne le fait pas, parce que le système est institutionnalisé. La Jordanie, par exemple, a longtemps payé ses propres services de renseignement avec le produit de ce trafic. Il nourrit tout le monde. C’est une économie de subsistance qui s’est pérennisée. Pour l’organisation Etat islamique, c’est tout bénéfice. Elle profite tout simplement de cette vaste logistique clandestine, au même titre que tous les autres.

Source : France TV Info – Propos recueillis par Hervé Brusini Mis à jour le 15/10/2014 | 09:23