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Les revenus annuels de l’EI sont évalués à 2,9 milliards de dollars, tirés pour l’essentiel de l’exploitation de ses ressources naturelles. Et le pétrole représente 38% de ses revenus. Le reste est tiré du pillage des villes conquises, du trafic de drogue et de l’esclavage.
Atlantico : Sur quels autres fonds l’Etat islamique vit-il ? L’organisation terroriste est-elle réellement dépendant du pétrole ?
Frédéric Encel : Le pétrole constitue en effet une source de financement importante pour l’Etat islamique (EI). Cela dit, n’exagérons rien. D’abord, environ 1 milliard de dollars, cela paraît considérable dans l’absolu mais pour un régime qui assume les prérogatives d’un Etat, avec notamment le paiement régulier de dizaines de milliers de fonctionnaires, ce n’est pas mirifique. D’autant moins qu’afin de conserver leur allégeance, les chefs de Daesh les paie fort bien !

J’ajoute que réparer des matériels, véhicules et infrastructures touchées par les aviations coalisées, a également un coût, tout comme les armes qu’ils essaient d’acheter en contrebande. Ensuite, il faut savoir de quel pétrole on parle. Les raffineries situées en territoire conquis par l’EI ayant été bombardées, il ne peut vendre de l’essence et doit se contenter d’exporter des huiles non traitées. Cela rapporte forcément moins.

Les autres marchés sur lequel l’Etat islamique s’appuie, comme celui du marché noir des antiquités, sont soumis à de plus en plus de contrôles qui rendent le trafic plus difficile. L’Etat islamique ne cherchera-t-il pas à compenser en tirant d’avantage de revenu sur le pétrole ?
Je ne dirais pas que les barbares de l’EI sont totalement dépendants du pétrole, surtout avec un baril à seulement 50 dollars ! Après tout, sauf certains puits de la zone de Mossoul, les grandes zones pétrolifères du Moyen-Orient leur échappent. Ils ont obtenu des réserves considérables en pillant non seulement la banque centrale de Mossoul mais les malheureux chrétiens, yézidis et autres chiites qu’ils ont chassés ou réduits en esclavage. Par ailleurs, comme tous les idéologues fanatiques, les islamistes radicaux incarnent aussi des criminels de droit commun, rackettant et pressurant une partie de leur propre population, se livrant à des trafics de drogue, de cigarettes, de vestiges archéologiques, voire d’êtres humains. Sans ressources abondantes, sans infrastructures modernes pour extraire les huiles, les raffiner et les acheminer, l’exercice a vite trouvé ses limites. Si encore l’EI avait un accès à la mer… Mais il n’en possède pas un seul à ce jour.

Qu’est ce qui rend son exportation difficile ? Quelles sont les limites qui freinent le développement du pétrole par l’Etat islamique ? Dans quelle mesure l’accès à la mer est-il un enjeu de conquête territoriale ? Les occidentaux préparent-t-ils suffisamment la protection de ces endroits géographiquement stratégiques ?
Justement, leur frein, c’est surtout la géographie qui, comme l’avait dit voilà déjà fort longtemps mon maître en géopolitique Yves Lacoste, « sert d’abord à faire la guerre ». Regardez une carte. A l’est du pseudo califat : l’Iran hostile et les montagnes tenues par les combattants kurdes. Au sud, l’Arabie saoudite septentrionale désertique et ultra protégée par les Occidentaux, ainsi que la zone menant à la mer (Bassorah) mais tenue solidement par les ennemis chiites. A l’ouest, la Jordanie orientale totalement désertique aussi et de toute façon sous protection américaine et israélienne, et l’ouest syrien encore tenu par Assad, y compris bien sûr la fenêtre maritime sur la Méditerranée. Et dans tous les cas, depuis les airs dégagés de tout missile antiaérien, la coalition qui frappe régulièrement des cibles de Daesh… Dans ces conditions, il sera extrêmement difficile à cette entité terroriste d’exporter quoi que ce soit en grande quantité.

Les sympathisants des mouvements progressistes turcs ainsi que les Kurdes reprochent aux autorités turques, notamment à Erdogan d’être complice de l’Etat islamique dans son acheminement du pétrole. Comment se justifient ces accusations sur le terrain ? Quelle(s) autre aide(s) l’EI reçoit-il?
J’allais y venir ! Vous avez raison de pointer cette accusation, car elle est fondée. Dans mon tour des « frontières » de l’Etat islamique, manquait le nord. Or ne s’y trouve que la Turquie dont le double jeu n’est plus à démontrer. De fait, par accointance idéologique (l’AKP est un parti islamo-conservateur sunnite), par volonté de nuire à ses (pourtant) alliés occidentaux ou par souci de circonscrire la « menace » d’une vaste union kurde, Ankara laisse négligemment passer par sa frontière biens, hommes et matériels depuis et vers l’EI.

Si cette politique excessivement négative se poursuit, l’OTAN ainsi que d’autres Etats moins proches de la Turquie devront lui demander des comptes.

Voilà pour la complaisance matérielle et sécuritaire indirecte avec les terroristes islamistes. Mais d’autres Etats sont responsables idéologiquement de la montée en force de l’EI, à commencer par les richissimes Qatar et Arabie saoudite. Certes, aujourd’hui, ils s’en proclament les victimes et subissent en effet des attentats. Mais ces dernières décennies, ce sont bien leurs régimes quasi-théocratiques respectifs qui ont armé moralement et financièrement ces fanatiques avec leur dogme wahhabite, le plus intransigeant et le plus rétrograde de l’ensemble du monde musulman ! Aujourd’hui, leur création religieuse leur échappe et se retourne contre eux.

Respectivement assis sur les première réserve de gaz et première réserve de brut au monde, ils ont de la chance ; nous sommes contraints de les protéger. Je ne suis pas sûr qu’il faille continuer longtemps…

Source : Atlantico