Share Button

Longtemps, les chrétiens ont vécu en paix au Proche-Orient. Au Liban, en Syrie, en Irak. C’est d’abord en Irak que le climat s’est soudain fait plus lourd. Parlant araméen, langue du Christ, les chrétiens chaldéens formant une des plus anciennes communautés de l’Histoire – peut-être la plus ancienne.

Les menaces pesant sur cette communauté pacifique sont devenues assez vite très inquiétantes. Fuyant leurs maisons attaquées par les djihadistes à Mossoul, Qaraqosh ou ailleurs, hommes, femmes, enfants se sont réfugiés où ils pouvaient, notamment dans la ville d’Erbil, au Kurdistan. La guerre civile en Syrie et surtout la constitution du califat de Daech, à cheval sur le nord-est de la Syrie et sur le nord-ouest de l’Irak, ont déclenché une persécution impitoyable. Les expulsions, les viols, les conversions forcées, les massacres se sont multipliés. Au point que le mot de génocide a pu être employé. Au même titre que les juifs, les chrétiens ont été la cible et la proie privilégiées des extrémistes musulmans. Les enlèvements et les assassinats se sont étendus au-delà de l’Irak et de la Syrie. Des Egyptiens coptes enlevés et égorgés en Libye. Des scènes insoutenables ont envahies écrans de télévision et internet. Les victimes étaient souvent des chrétiens, parfois des musulmans. Un aviateur jordanien a été brûlé vif dans sa cage. Un otage a été exécuté par un garçon d’une dizaine d’années. Une esthétique de l’horreur s’est instaurée avec un talent sinistre. Les frontières de l’horreur et de la barbarie étaient sans cesse repoussées, un sentiment s’est fait jour : les chrétiens devaient être éliminés de cette région du monde. Au Proche-Orient, le christianisme entrait dans la catégorie des religions en voie d’extinction. Ailleurs aussi, ils se sont vu menacer. Dans plusieurs pays d’Afrique, où leur vie devenait difficile et parfois impossible. En Inde, où plusieurs manifestations antichrétiennes se sont déroulées. Un peu partout, un vent de persécution a commencé à souffler sur les chrétiens. Nous avons connu en Europe, en Chine, au Cambodge, au Rwanda d’effroyables massacres de masse. Les assassins, comme s’ils avaient honte de tant d’horreur, s’efforçaient de cacher leurs crimes. La nouveauté avec Daech, avec le prétendu Etat islamique, est la publicité donnée à la barbarie. La conscience internationale a fini par s’émouvoir. La France a tenu sa place dans ce réveil d’une indignation trop longtemps étouffée. M. Laurent Fabius a saisi le Conseil de sécurité des Nations unies. Aucun privilège particulier n’est demandé pour les chrétiens. Mais ils ont droit, comme les autres victimes de la violence et de l’injustice, à la solidarité et à un soutien. La faute majeure serait de jeter la suspicion sur l’ensemble de la communauté musulmane. Les premières victimes de l’extrémisme qui se réclame de l’islam sont des minorités — juive, chrétienne, kurde, arménienne, yazidi, athée. Toutes ont droit à être soutenues avec compassion et résolution. Mais les musulmans dans leur ensemble sont aussi victimes de la barbarie terroriste.

Il est impossible d’abandonner les chrétiens à un sort révoltant. Nous avons tous été des juifs allemands. Nous avons tous été des dissidents soviétiques. Nous avons tous été Charlie. Nous devons tous être des chrétiens d’Orient menacés de disparition. Quelle forme doit prendre le soutien international aux minorités en danger, et notamment aux chrétiens ? La situation politique et militaire au Proche-Orient est d’une complexité redoutable. Les divisions internes du monde musulman se combinent avec le jeu des grandes puissances. Toute intervention extérieure isolée est exclue. C’est aux organisations européennes et internationales de peser de tout leur poids. Rendre l’espérance et la paix aux malheureuses victimes de la barbarie incarnée par l’Etat islamique, par Al-Qaïda et par leurs innombrables satellites, qui sont en même temps leurs rivaux et parfois leurs ennemis, sera une tâche très lourde. Il faudra choisir des soutiens, ne pas se tromper d’adversaires, frapper au cœur la barbarie, se frayer un chemin dans cet Orient compliqué où de Gaulle se rendait avec des idées simples.

Ce qui serait insupportable, c’est que les chrétiens d’Orient, si cruellement éprouvés, se sentent abandonnés. Ils ne le sont pas. Leur per- mettre de survivre dans la dignité et dans une paix retrouvée doit être notre but à tous et une préoccupation de tous les instants.

Par Jean d’Ormesson – de l’Académie Française.
Publié dans le Figaro Magazine du 24 avril 2015

Voir aussi :