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 Le patron de Google Ideas, Jared Cohen, explique comment l’état islamique réplique sa hiérarchie dans le digital. Et comment une action globale et concertée contre les comptes du haut commandement, par exemple, ostraciserait l’organisation dans le monde virtuel, puis dans le monde réel. A lire sur le site de Foreign Affairs.

Jared Cohen, le directeur de Google Ideas, a publié, avant les attentats parisiens sur le site de la revue américaine Foreign Affairs du Council on foreign relations (numéro de novembre/décembre), un texte intitulé “Comment marginaliser l’état islamique en ligne”. Il y détaille la façon dont l’organisation terroriste s’appuie sur le numérique – et fera forcément des émules – mais aussi comment il est possible, selon lui, de le rendre insignifiant sur la Toile.

UNE ORGANISATION DE GRANDE ENTREPRISE RÉPLIQUÉE EN LIGNE

Jared Cohen insiste : l’organisation terroriste est la première à disposer à la fois d’un territoire physique et digital. Il compare sa structure à celle d’une grande entreprise, avec une direction générale très éduquée, installée en Irak et en en Syrie, qui définit la stratégie idéologique et la répercute sur des managers qui font en sorte de l’exécuter et la diffuser.

Une organisation répliquée en ligne sous la forme d’une pyramide avec quatre niveaux hiérarchiques de “combattants numériques”. Tout en haut, le commandement central des opérations digitales, restreint mais très organisé, donne les ordres et fournit les ressources. Il agit par exemple à travers quelques comptes Twitter “avec des paramètres très stricts de protection et peu de followers”. Mais ces comptes sont néanmoins à l’origine de la plupart des contenus de propagande.

QUATRE NIVEAUX DE « COMBATTANTS NUMÉRIQUES »

Le deuxième niveau reporte directement au premier, et diffuse les contenus en étant plus exposé. Jared Cohen parle de leur tactique comme d’un “marketing de guerilla”. Il consiste à arroser par exemple les fans de foot avec de la propagande au moment de la coupe du monde. Ils achètent des followers, disposent de comptes de back-up en cas de retrait pour violation des CGU…

Le troisième niveau hiérarchique, c’est la foule, en quelque sorte. Celle des sympathisants, qui n’appartiennent pas à “l’armée” de l’état islamique, mais aide, diffuse… Et est souvent, selon l’auteur, celui qui identifie les recrues potentielles et les enrôle. Aux États-Unis, ces sympathisants sont passés “maîtres dans l’art de tirer avantage de leur droit de libre parole”, note aussi Jared Cohen.

Enfin, au bas de la pyramide viennent les “non humains”, les bots qui retweetent ou commentent sur Facebook et Youtube. Ceux qui assurent la très large diffusion de la propagande.

UNE RIPOSTE À GRANDE ÉCHELLE MENÉE PAR UNE COALITION D’ACTEURS

Face à cette toile terroriste, le patron de Google Ideas estime que la riposte se concentre trop sur des actions spécifiques comme la diffusion de discours contre-narratifs face à l’extrémisme ou la suppression massive de comptes de propagande sur les réseaux sociaux. Il recommande, lui, la mise en place d’une stratégie qu’il qualifie de contre-insurrection à grande échelle, semblable à celles qui existent dans les confrontations militaires classiques.

Le meilleur moyen de toucher l’état islamique en ligne serait de le marginaliser sur le Web, de réduire sa présence et donc son influence. L’idée étant de faire en sorte que l’organisation devienne de moins en moins visible et attire de moins en moins d’adeptes de ce fait, et ainsi de suite.

OBLIGER DAECH À SE RETRANCHER DANS LE DARK WEB

Pour l’auteur, comme les FARC colombiens ont été contraints à l’invisibilité au fond de la jungle, l’état islamique (autoproclamé) serait contraint à se retrancher dans le Dark Web, la face non référencée de la Toile. Un risque, selon Jared Cohen, puisque cela rendrait l’interception des complots plus difficile, mais un risque à prendre néanmoins car il éteindrait l’organisation terroriste en ligne, et par conséquent aussi dans le monde réel. Pour arriver à un tel objectif, Jared Cohen insiste sur la nécessité d’une grande coalition entre états, entreprises, ONG, organisations internationales, etc.

IDENTIFIER ET SUPPRIMER LES COMPTES DU HAUT COMMANDEMENT

Première action à mener : isoler tous les comptes robotisés de ceux tenus par des êtres humains. Une action qui doit être très ciblée, pour Jared Cohen qui conseille de ne pas lancer un filet trop large en espérant y prendre les gros poissons, des comptes souvent trop intelligemment protégés pour s’y laisser prendre. Ensuite, resterait à réduire à néant le commandement central de l’organisation, le haut de la pyramide, en identifiant et supprimant ses comptes. Puis, sans plus de détails, Jared Cohen propose que la “société numérique au sens large” pousse le deuxième niveau de combattants “dans l’équivalent d’une caverne isolée”.

Pour forcer l’Etat islamique à agir en ligne en secret (comme Al Qaeda) et non plus au grand jour comme aujourd’hui, Jared Cohen propose aussi une médiatisation plus importante des arrestations menées grâce à des enquêtes sous couverture sur Internet, qu’il veut aussi voir se multiplier. La crainte de tomber sur un “agent numérique sous couverture” repousserait ainsi les terroristes en ligne dans les espaces cachés du Web, selon l’auteur.

DU MACHINE LEARNING POUR REPÉRER LA PROPAGANDE EN LIGNE

Evidemment, le patron de Google Ideas propose aussi d’utiliser le machine learning – comme dans le ciblage publicitaire – pour cartographier, identifier, désactiver les comptes. Il va jusqu’à imaginer de fournir des outils d’intelligence artificielle aux administrateurs de communautés, de forums dont les plates-formes sont envahies de messages extrémistes. Jared Cohen n’évoque cependant pas les aléas de ce type de chasse automatisée qui peut aboutir à la désignation d’innocents numériques (plaisanter ou discuter de l’état islamique, par exemple, pourrait ainsi être, à tort, considéré comme de l’extrémisme).

En conclusion, pour Jared Cohen “si les plates-formes de l’état islamique, ses méthodes de communication, ses soldats deviennent moins accessibles, il lui sera aussi plus difficile de coordonner ses attaques physiques et de regarnir ses rangs”.

Source : L’Usine Digitale